Depuis février 2026, je suis beaucoup moins présente sur les réseaux sociaux.

Non pas parce que je n’ai plus rien à dire.
Mais parce que ces derniers mois, j’ai surtout été sur le terrain.

J’ai accompagné, animé, préparé, ajusté, transmis.
J’ai eu la chance de participer à de très beaux projets professionnels.

Et ma dernière intervention m’a marquée.

Pas seulement à cause de la canicule.
Même si, soyons honnêtes, elle a quand même essayé de prendre toute la place dans l’histoire.

Un déplacement professionnel riche et humain

Je suis partie dans le Sud-Ouest, dans les Pyrénées-Atlantiques, pour animer deux ateliers : un à Pau, un à Bayonne.

Il faisait très chaud.
Les trajets en train ont été incertains.
Les retards se sont accumulés.

Mais à côté de ça, il y a eu beaucoup de beau.

Pau et Bayonne sont magnifiques.
Les logements étaient très agréables.
L’accueil des équipes a été chaleureux.
Les salles étaient parfaites.
Et les groupes… vraiment formidables.

Des personnes dynamiques, volontaires, ouvertes, curieuses.
Des échanges riches.
De la participation.
De l’écoute.
Une vraie envie de réfléchir ensemble à l’équilibre, aux émotions, à la confiance, à la manière de durer dans des contextes parfois exigeants.

Bref, professionnellement, c’était une très belle expérience.

Et puis il y a eu le retour.

Le fameux retour.

Quand le retour ne se passe pas comme prévu

Bayonne-Paris, puis Paris-Rennes.

Sur le papier, tout allait bien.
Dans la vraie vie, un peu moins.

Le train prend du retard.
La climatisation ne fonctionne plus vraiment.
Il fait chaud.
Très chaud.

Dans le wagon, pourtant, quelque chose se passe.

Je fais connaissance avec une dame assise à côté de moi. Je lui demande si elle a assez d’eau. Elle me répond, avec son petit accent et son calme olympien, qu’elle supporte bien la chaleur. Elle a l’habitude.

Elle lit des magazines people, elle me pose des questions, elle s’intéresse.
Une vraie petite commère mais attachante.

De l’autre côté, il y a deux femmes retraitées, baroudeuses, qui voyagent en train pour aller voir des expositions partout en France.

L’une d’elles s’appelle Chantal.

Avec Chantal, on discute par intermittence pendant le trajet.
On rigole.
Elle est cultivée, ouverte, joyeuse, curieuse.

Et je me fais cette réflexion assez simple :

Il n’y a plus de clim.
Le train est en retard.
On fait des arrêts successifs en pleine chaleur.
Et pourtant, je suis en train de vivre un très bon moment.

Comme quoi, parfois, le confort matériel s’effondre un peu, mais le lien humain vient poser une climatisation intérieure.

Oui, je sais.
La formule est un peu poétique pour un train SNCF en surchauffe, mais sur le moment, c’était exactement ça.

Puis l’annonce tombe : nous avons loupé nos correspondances.

Montparnasse, minuit passé, et beaucoup d’incertitude

Arrivée à Paris Montparnasse.

Il est tard.
Très tard.

Plus de train pour rentrer.

La SNCF envoie un mail pour réserver une nuit d’hôtel et un nouveau billet pour le lendemain.

Moi, je reçois le mail.
Je saute dessus.
Je réserve une chambre.

Soulagement.

Mais autour de moi, tout le monde n’a pas cette chance.

Certaines personnes n’arrivent pas à se connecter.
D’autres n’ont pas reçu le mail.
Certaines n’ont pas d’adresse mail.
La plateforme bugue.
Les hôtels partent vite.
Les gens commencent à s’agacer, à s’inquiéter, à chercher une solution.

Chantal, elle, n’a pas reçu le mail.
Elle doit aller au guichet pour demander de l’aide.

Alors je reste avec elle.

Je ne sais pas trop pourquoi.
Ou plutôt si, je sais : parce qu’à ce moment-là, partir seule vers mon hôtel en laissant les autres se débrouiller me paraît inconfortable.

Pas impossible.
Mais inconfortable.

Autour de nous, un petit groupe se forme.
Majoritairement des femmes.

Il y a une dame qui doit rentrer vers Angers. Elle est très angoissée.
Elle imagine déjà la nuit sur un banc à la gare Montparnasse, dans la chaleur, avec tous les dangers possibles.

Elle parle beaucoup.
Elle dramatise beaucoup.
Elle nous décrit presque un film catastrophe.

Le quartier dangereux.
Le métro dangereux.
La gare dangereuse.
La nuit dangereuse.

Et je le sens : son stress commence à contaminer le groupe.

Parce que c’est ça aussi, les émotions.
Elles circulent.
Elles se propagent.
Elles peuvent nous enfermer dans une seule lecture de la situation.

À côté, Chantal garde le sourire.
Elle discute.
Elle cherche une solution.
Elle ne nie pas le problème, mais elle ne se laisse pas avaler par lui.

Et moi, je suis entre les deux.

Une partie de moi se dit :

“Tu as une chambre. Tu ne connais pas ces personnes. Est-ce que c’est raisonnable ? Est-ce que tu ne devrais pas simplement y aller ?”

Et une autre partie répond :

“Oui, mais enfin… là, il y a peut-être moyen d’aider.”

La décision : ne pas rester seule dans sa peur

Je me sens presque gênée d’avoir trouvé une chambre avec un lit deux places, alors que d’autres n’ont rien.

Je propose d’abord à Chantal d’appeler l’hôtel pour voir s’il serait possible d’ajouter un lit d’appoint, afin qu’elle, son amie et moi puissions y aller ensemble.

Puis la situation évolue.

Chantal reste avec son amie.
Une autre femme, très anxieuse, préfère finalement rester dormir à la gare plutôt que de venir à l’hôtel.

Et puis il y a Émilie.

Une jeune femme, un peu perdue.
C’est sa première escapade seule.
Elle a trouvé un hôtel, mais elle n’est pas rassurée du tout.

Et franchement, après le discours anxiogène entendu juste avant, on peut la comprendre.

Je lui demande son prénom.
Elle me répond : Émilie.

Et là, je ne sais pas pourquoi, mais une scène de film me traverse.

Je lui dis quelque chose comme :

“Écoute Émilie, ça te dit qu’on partage la même chambre ? Un peu de sororité féminine, ça ne fait de mal à personne.”

Chantal me regarde avec un grand sourire.
Je reconnais dans son regard ce mélange d’optimisme et de confiance.

Chantal, elle croit en la nature humaine, 

Pour elle on est pourri par l’actualité de ce monde et on oublie que oui, il y a pleins de belles personnes.

Émilie accepte.

Et nous voilà parties.

Deux inconnues, avec nos sacs, nos téléphones, nos mails SNCF, notre fatigue, notre chaleur corporelle, l’odeur de Paris, le métro et notre mission : rejoindre un hôtel quelque part dans Paris.

Paris n’était pas le film catastrophe annoncé

On essaie de commander un Uber.
Impossible.
La plateforme ne fonctionne pas.

On regarde les taxis.
Trop cher.

Alors on se lance dans le métro.

Et là, bien sûr, on repense à tout ce que la dame anxieuse a dit.

Le quartier.
Le danger.
Le métro.
La nuit.
Paris.
La canicule.
La totale.

Pendant quelques minutes, on se demande si on est courageuses, inconscientes, ou simplement trop fatiguées pour paniquer correctement.

Et finalement, on y va.

Sur notre chemin, nous sommes aussi aidées par trois hommes pour passer une porte de métro un peu compliquée avec nos sacs. Ils auraient pu passer leur chemin. Ils se sont arrêtés. Ils nous ont aidées, simplement.

Et c’est important pour moi de le dire.

Parce que l’idée n’est pas de raconter une histoire où il faudrait se méfier de tout, de tous, et avancer dans la vie comme si chaque inconnu représentait un danger potentiel.

Bien sûr, la prudence est nécessaire.
Bien sûr, il faut écouter son intuition.
Bien sûr, il ne s’agit pas d’être naïve.

Mais il ne s’agit pas non plus de voir le danger partout.

On prend donc le métro.
On marche jusqu’à l’hôtel.

Et là, surprise : Paris ne ressemble pas au film catastrophe annoncé.

Il y a du monde.
De la vie.
Presque une ambiance de samedi après-midi en centre-ville.

Puis, au détour du trajet, nous nous retrouvons face à la Tour Eiffel illuminée.

Ce moment-là, je crois que je ne l’oublierai pas.

Parce qu’au milieu d’une situation franchement pénible, incertaine, fatigante, quelque chose de beau s’est glissé.

Quelque chose de simple.

Deux inconnues qui se font confiance.
Une ville qu’on traverse la nuit.
Une Tour Eiffel qui apparaît comme un clin d’œil.
Et cette impression étrange que la vie, parfois, répond autrement que par la peur.

Une nuit presque blanche, mais pas vide de sens

Arrivées à l’hôtel, l’accueil est adorable.

La personne à la réception nous explique que normalement, dans ce type de situation, la SNCF doit prévenir l’établissement.

Ce qui n’a pas été fait.

Il n’y a presque plus de place.

Mais ils se débrouillent.
Ils nous trouvent une chambre.
Un lit confortable.
Une douche.

Il est environ une heure et demie du matin.

On se rafraîchit.
On essaie de dormir.

Mais chacune de notre côté, on cogite.

Émilie se dit sûrement qu’elle vient de faire confiance à une inconnue pour dormir dans la même chambre.
Moi, je me dis que je viens de proposer à une inconnue de partager ma chambre d’hôtel et le même lit !

Ce n’est pas rien.

Surtout aujourd’hui, dans un monde où l’on nous répète souvent de nous méfier.

De tout.
De tout le monde.
Des lieux.
Des autres.
De l’imprévu.
De la nuit.
Des villes.
Des hommes.
Des femmes.
De la vie, parfois.

Et attention : je ne suis pas en train de dire qu’il faut être naïf.

La prudence est nécessaire.
L’instinct aussi.
Le discernement encore plus.

Mais cette nuit-là, j’ai pensé à quelque chose.

Quand on regarde une situation uniquement par le prisme de la peur, tout devient menace.

Un métro devient dangereux.
Un quartier devient infréquentable.
Une inconnue devient suspecte.
Un imprévu devient catastrophe.

Mais quand on accepte de regarder aussi ce qui peut soutenir, aider, relier, alors d’autres chemins apparaissent.

Pas des chemins parfaits.
Pas des chemins sans risque.
Mais des chemins humains.

À 4h30, la solidarité continue

Le lendemain matin, Émilie avait son train à 6h45.
Le mien à 7h35.

Nous nous sommes levées toutes les deux à 4h30.

On aurait pu se dire :

“Bon, chacune sa galère maintenant.”

Mais non.

La solidarité a continué.

À l’hôtel, un monsieur nous conseille le meilleur trajet pour rejoindre Montparnasse plus rapidement. Là encore, rien d’extraordinaire en apparence. Mais dans une nuit comme celle-là, quand on a très peu dormi, qu’on a chaud, qu’on est fatiguée et qu’on veut juste rentrer chez soi, ce genre d’attention compte énormément.

On part donc très tôt.

On prend de l’avance.
Beaucoup d’avance.

Et une fois arrivées chacune de notre côté, on s’envoie un petit message.
Puis une photo.

Nos wagons sont complètement vides.

Nous sommes les premières arrivées.

On avait cette même envie très simple : rentrer chez nous.

Des petits gestes qui changent tout

Et plus la journée avance, plus je continue à croiser des personnes adorables.

Dans le train, un jeune homme remarque que je m’endors, épuisée par cette quasi nuit blanche. Il me laisse un peu plus de place en se mettant en face.

Un geste discret, presque invisible.
Mais moi, je l’ai vu.

À Rennes, en arrivant à la gare, je cours pour attraper mon bus.

Le train.
Le métro.
L’arrêt de bus.
Tout s’enchaîne.

J’arrive au moment où les portes se ferment.

Et là, le conducteur me voit.

Il a dû lire sur mon visage quelque chose comme :

“Par pitié, je suis à deux doigts de fusionner avec mon sac à dos.”

Il rouvre les portes avec un grand sourire.

Je le remercie en montant.
Puis encore en descendant.

Parce qu’à ce moment-là, ce bus, ce n’était pas juste un bus.

C’était le dernier petit pont entre cette aventure folle et mon retour chez moi, au frais, enfin.

Ce que ces quatre jours m’ont rappelé

J’ai eu un pincement au cœur.

Parce qu’en quatre jours, j’avais croisé tellement de belles personnes.

Les groupes de la CAF à Pau et Bayonne, d’abord.
Des personnes souriantes, bienveillantes, impliquées, généreuses dans les échanges.

Puis toutes ces rencontres sur les trajets.

Chantal.
Émilie.
La dame curieuse du train.
La personne avec qui j’ai papoté pendant une heure entre Pau et Bayonne.
Les hommes qui nous ont aidées dans le métro.
Le monsieur de l’hôtel.
Le jeune homme dans le train.
Le conducteur du bus.

Des rencontres minuscules, peut-être.

Mais mises bout à bout, elles ont donné à ces quatre jours quelque chose de profondément marquant.

Et je me suis dit : c’est sacré, quand même, ce lien humain.

C’est exactement ce que je rappelle souvent dans mes ateliers quand je mets les participantes en binôme.

Pas pour faire joli.
Pas pour cocher une case “animation participative”.

Mais parce qu’à deux, on ose parfois un peu plus.
On se sent moins seule.
On tient mieux ses engagements.
On retrouve de l’élan.

Aujourd’hui, on a l’impression d’être reliés en permanence.

Par les téléphones.
Par les messages.
Par les réseaux.
Par les écrans.

Mais parfois, on oublie simplement de parler à la personne qui est assise à côté de nous.

Et pourtant, c’est peut-être là que quelque chose peut recommencer.

Un sourire.
Une question.
Un coup de main.
Un “vous avez assez d’eau ?”
Un “on y va ensemble ?”
Un “je vous conseille ce trajet”.
Un conducteur qui rouvre une porte.

Rien de spectaculaire.

Mais du vivant.

Quand la vie fait une démonstration grandeur nature

Dans mes ateliers, je parle souvent d’équilibre, d’émotions, de ressources, de petits pas, de ce qui nous épuise et de ce qui nous nourrit.

Cette expérience de quatre jours, je l’ai vécue comme une démonstration grandeur nature.

L’émotion qui contamine.
La peur qui rétrécit le champ de vision.
Le calme qui rassure.
Le lien qui soutient.
La confiance qui permet d’agir.

Parce qu’au fond, nous n’avons pas changé le retard du train.
Nous n’avons pas annulé la canicule.
Nous n’avons pas réparé la plateforme SNCF.

Et franchement, pour ce dernier point, je crois qu’il aurait fallu plus qu’un atelier sur la gestion des émotions.

Mais nous avons agi sur ce qui dépendait de nous.

Rester ensemble.
Chercher une solution.
S’entraider.
Oser demander.
Oser proposer.
Oser faire confiance.

Ne pas laisser la peur devenir notre seule boussole

Cette intervention dans le 64 m’a marquée pour ce que j’ai vécu avec les groupes.

Mais ce déplacement entier m’a aussi rappelé quelque chose de précieux :

La vie n’est pas seulement faite de dangers, de retards, de galères et de scénarios catastrophes.

Elle est aussi faite de rencontres inattendues.
De mains tendues.
De sourires échangés.
De femmes qui se soutiennent.
D’hommes qui aident à passer une porte de métro.
De conseils donnés à un comptoir d’hôtel.
De messages envoyés à l’aube depuis deux wagons vides.
De conducteurs de bus qui rouvrent les portes quand ils lisent la détresse sur votre visage.

Et peut-être qu’on a besoin de se le rappeler.

Non pas pour nier la réalité.
Non pas pour faire comme si tout était simple, beau et sécurisé partout.

Mais pour ne pas laisser la peur devenir notre seule boussole.

Parce qu’à force de nous répéter que tout est dangereux, on finit parfois par oublier que l’humain peut aussi être profondément beau.

Et cette fois-ci, pendant quatre jours, entre Pau, Bayonne, Paris et Rennes, dans la chaleur, la fatigue, les retards et l’incertitude, c’est exactement ce que j’ai vu.

De l’humain.

Dans les ateliers.
Dans les trains.
Dans les gares.
Dans le métro.
Dans un hôtel.
Dans un bus.

Et franchement, ça m’a fait un bien fou.